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Editions de l’Amandier / Théâtre.

Oscar Wilde avait laissé entendre que cette pièce de jeunesse mettait d’abord en scène une histoire d’amour entre Véra et le tsarévitch, alors que le but premier était d’anéantir le tsar et nécessairement tout ce que représentait son pouvoir. Effectivement, tout au long des quatre actes, il est aisé de voir percer l’affection grandissante que Véra éprouve pour cet homme, qui semble comprendre les souffrances et les revendications du peuple. Elle refusera non seulement de l’assassiner, mais ne le laissera pas non plus se suicider (c’est l’intention du jeune homme à la fin de la pièce) : c’est elle qui met fin à ses jours.

Le thème choisi par le jeune Wilde, les revendications énoncées (le problème de la famine, l’écrasement du pouvoir, l’impossibilité d’accéder et de penser le Beau etc.), tout renseigne sur les sympathies politiques, philosophiques et la ferveur qui le rendaient au moins solidaire avec ses contemporains russes.

A n’en pas douter, Oscar Wilde connaissait les réactions politiques et littéraires des nihilistes russes depuis les années 1860 avec les hauts faits d’un Netchaïev, les ouvrages des Pissarev et de Tchernychevski.

Le révolutionnaire Serguei Netchaiev, grande figure du mouvement des nihilistes russes des années 1860

Ces mouvements désespérés et contestataires intéressaient et plaisaient à Wilde, ceux-là même qui pousseront Nietzsche à réfléchir sur l’impasse de ce mouvement extrémiste dont le leitmotiv était « vivre libre, mourir jeune ». (Il élaborera en grande partie la théorie du surhomme à partir de ce qu’il considèrera être un échec philosophique et politique. Tout du moins une réaction et une prise de position limitées).

« Le jeune socialiste Wilde, avec ce drame historique situé dans la lointaine Russie, voulait écrire un hymne à la liberté, contre la tyrannie » écrit Marie Claire Pasquier . Mais il me semble amusant de rappeler que non seulement plusieurs « Véra » ont réellement existé , mais qu’en dehors de l’héroïne de Tchernychevski dans son « que faire ?» (qui se prénommait aussi Véra), il y eu une autre intellectuelle, connue dans ce mouvement révolutionnaire qui a rédigé sa propre autobiographie intitulée « une nihiliste ». Son vrai nom est Sophia Kovalevskaïa, mais elle emprunte également le prénom de Véra. C’est une jeune fille de général, féministe et mathématicienne qui finira (comme dans la pièce de Wilde) par délaisser les agitateurs de son époque dont les revendications lui semblaient limitées, au profit d’une histoire d’amour intense.

Il ne nous semble donc pas étonnant que Wilde ait choisi ce prénom, encore moins qu’il se soit inspiré de la nature effervescente, (romantique par certains aspects), mais surtout anti-autoritaire de ces femmes qui tenaient tête à toutes les injonctions politiques et morales de leur époque, pour décider de leur destin. Le jeune Wilde est impressionné par le caractère décidé et autoritaire de ces femmes, ce qui paraîtra contradictoire avec certaines invectives apparemment misogynes. Pourtant lorsque Wilde rédigera son essai sur L’âme de l’homme sous le socialisme, il s’adressera à tous, et attribuera même certains passages à la condition féminine de la fin du siècle qu’il déplore. En particulier leur absence de position sociale, et le carcan dans lequel le mariage les emprisonne.

Lorsque Wilde fait dire à Véra : « Mais nous les nihilistes, nous lui avons (au peuple) maintenant donné à manger de l’arbre de la connaissance et le temps des souffrances silencieuses a pris fin pour la Russie », On retrouve l’urgence de la culture, du travail de la raison et des savoirs à transmettre au peuple pour le sauver du joug des oppresseurs. Pour Wilde, éduquer, politiser le peuple, c’est la première des solutions à envisager pour que tous finissent par accéder à l’esthétique comme perfectionnement de l’âme humaine. Il attribue donc un rôle central aux êtres de savoir (philosophes, politiques socialistes ou libertaires, et artistes) pour aider la population inculte et démunie, afin qu’elle prenne conscience de l’emprisonnement éthique et économique dans lequel elle se trouve.

Oscar Wilde croit qu’il peut par la bonne volonté, sa culture et ses déterminations, transformer la vision du monde appauvrissant dans lequel se perdent ses congénères.
« Le temps des souffrances silencieuses a pris fin pour la Russie » fait-il dire à Véra. C’est une injonction forte. Wilde propose le cri, le bruit. Il envisage dans cette pièce, (mais il le fera dans ses conférences et dans ses actes toute sa vie), de montrer et de dire à voix haute, voire de mettre en scène ce qui ne peut plus se taire. La ruine des valeurs sur lesquelles s’est construite la Russie Tsariste, manifeste le vide de sens et l’absence de projet qui caractérise le peuple en révolte.

Dans la bouche de Véra, Dieu semble déjà mort, mais pas pour Wilde. Ce qui ne l’empêche nullement de prendre fait et cause pour les colères de tous les peuples opprimés, mais sa particularité est de sortir ses personnages d’un rôle essentiellement politisant, nihiliste ou utilitariste.
En effet, Véra se poignarde pour que le jeune Tsar –qu’elle a fini par aimer- ne le fasse. Et elle meurt en étant convaincue que son but était de « sauver la Russie ».
On pourrait se dire que Wilde jouit de l’improbable, mais ce serait sans intérêt. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il se refuse décidément à exclure la passion amoureuse, le geste romantique et la beauté de l’intention. L’auto-destruction, éventuellement, mais toujours pour le beau ou l’amour. Mourir pour le peuple lui paraît limité et insuffisant, même s’il admire Kropotkine, Stirner et les actes de foi libertaires jusqu’au désespoir.

Il y a une valeur au-dessus du strict politique et matériel, c’est l’arbre de la connaissance, et l’Art. Chez Wilde, c’est ce qui transforme une intention nihiliste en surhomme esthétique dirions-nous.

LOU FERREIRA

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